Chapitre 8

 

Aller à sa mort de ses propres pieds ! Insulter sauvagement l’exécuteur avant de lui offrir soigneusement sa propre tête sur le plateau de fer d’une guillotine qui n’était pas prête à mal fonctionner. Malakalmauth était à l’évidence trop fort pour ses adversaires, lui choisir un prétendant capable de le faire tomber était sans nul doute une rude épreuve. Cela nécessitait un changement radical dans le procédé qui devait se baser sur de nouveaux critères. Le club des sept plus la rousse, un organisme composé des responsables de la programmation des cinq chaines de télévision ayant acquises les droits de transmission en payant généreusement la coquette somme d’un million de dollars chacune, le directeur général du Jardin Brulé le prestigieux complexe sportif, le plus moderne et surtout le plus apte à accueillir un tel show, le représentant de Lave marron « lave vos marrons » un produit ménager spécialisé dans les taches de sang et sponsor officiel de l’évènement, et enfin, la rousse qui n’était autre que madame Margaret Catcher présidente de la fédération des sports extrêmes, des jeux de billes et de la toupie. Ils se faisaient appeler « les derniers Mohicans », car depuis le lynchage médiatique qui avait succédé les combats de lutte les jugeant trop violant, ils avaient décidé de redorer le blason de cette discipline ancestrale. Leurs réunions duraient plusieurs heures d’affiler et cela chaque jour, du vendredi 9 janvier au vendredi 24 avril, jour du grand combat et dernière échéance pour donner un nom. Cette attente fut un coup dur dans l’organisation marketing pour la promotion du combat, prise au piège entre le harcèlement des journalistes et le mutisme du club des sept plus la rousse. Une demande écrite provenant du manager de Malakalmauth avait été adressée à ce comité non pas pour se plaindre ou pour réclamer la moindre chose, mais pour féliciter leur grande preuve d’intégrité et proposer d’affronter quelqu’un de la trempe du grand Lord Haunted par exemple. Cette requête avait poussé les huit membres à tourner sept fois leur langue dans leur bouche, avant de se prononcer finalement et de refuser la suggestion du coach ; ils s’étaient toujours méfiés de l’entourage douteux de Malakalmauth. Plusieurs autres pressions extérieures imprévisibles ébranlèrent cependant leurs plans. Tous leurs efforts d’impartialité s’effondrèrent, quand certaines rumeurs, dans le milieu, laissèrent entendre que l’ange de la mort était le sujet d’une enquête policière et que l’organisation pourrait y être compromise.

 

Il était dix-neuf heures passées de trois minutes, l’insoutenable suspense rendait les gens fous d’impatience et de rage dans la salle de presse du Jardin Brulé. Soudain, la porte derrière l’auditoire s’ouvrit et des hommes et une femme habillés en costumes et cravates noires s’installèrent rapidement sur l’estrade.

-                     Bonsoir ! On est désolé pour ce léger retard, salua le porte-parole du groupe qu’on pouvait identifier par son gros badge comme le directeur général de Death On Live.

-                     Léger retard, mon cul, s’écria un journaliste au fond de la salle.

-                     Ça fait une sacrée semaine…, hurla un autre quidam.

-                     Mesdames et messieurs ! Nous imaginons que vous êtes impatient de savoir, que le catcheur qui va affronter Malakalmauth ce soir est… est Sam &Satan ! déclama le représentant en se prenant pour un grand chef de guerre indien.

-                     C’est qui ? Un inconnu ? S’exclama un homme dans la salle.

S’en suivit une avalanche de critiques protestataires chez les journalistes à fleurs de peau depuis bien longtemps. Chacun avait son venin à cracher, et la salle était à présent un marécage où les croassements incompréhensibles se mêlaient à la puanteur des magouilles.

-                     Sept jours de retard pour nous donner un foutu nom d’inconnu ! Reprocha un vieil homme qui avait pu se faire entendre dans le chahut.

 

Il s’était habillé en noir comme d’habitude. Les cheveux en queue de cheval, Karim se regardait dans le miroir avec assurance, mais un étrange pressentiment planait sur lui tel un maudit corbeau. Neipi, elle, ne voulant pas qu’il la laisse toute une soirée, faisait semblant de ne pas remarquer ses préparatifs. Elle augmenta le volume de la belle voix d’Eddie Vedder de Pearl Jam et se débrouilla pour ne pas l’entendre.

-                     J’ai mis un sweat shirt avec la tronche de Kerry King. Il a le crâne rasé, des grosses lunettes noires qui vont bien avec sa barbe, décrit le Canadien. J’aime bien ses tatouages : des zébrures qui partent de son crâne vers sa main musicienne.

-                     Je n’aime pas Slayer, dit Neipi d’une triste voix.

-                     Tu ne veux pas que je parte au Jardin Brulé ? Tu sais, je peux rester si tu me le demandes, proposa Karim en s’asseyant sur le fauteuil à côté de son amour.

-                     Allez va t-en ! Ordonna la douce Eurasienne en le poussant gentiment de son épaule. Et reviens vite ! Ajouta-t-elle avec un sourire sans rancune.

-                     Ne t’inquiète pas, Sam & machin crèvera en moins de trois minutes, cinq minutes trente-sept pour la chanson et une demie heure pour rentrer inch'Allah.

Il n’était que partiellement soulagé de ne pas la laisser dans une profonde mélancolie, et partit sans plus attendre.

-                     Inch'Allah, murmura-t-elle une fois que son prince Noir eu quitté l’appartement.

Elle voulait que Karim soit heureux même si son souhait de vouloir passer beaucoup de temps avec lui était plus grand. Elle était en plein dans ses pensées quand la sonnerie du téléphone la fit sursauté.

-                     Allô ! Décrocha-t-elle.

-                     C’est moi Vince, répondit la voix grave.

-                     Il ne faut pas appeler ici ! rappela Mlle N énervée par le fait qu’elle lui avait déjà interdit d’entrer en contacte directe avec elle sauf dans les cas extrêmes.

-                     C’est pour une urgence. Écoute s’il te plaît ! C’est très très important et l’on n’a pas plus de quarante-cinq minutes, supplia le vieux.

-                     Je vais me connecter tout de suite. De qui s’agit-il ? Abrégea l’hacker.

-                     Je vais t’envoyer la photo de Sam et Satan... Tu es notre dernière chance, dit le client avant de raccrocher.

 

« Porte numéro un, siège 618 ! Œil pour œil, dernier clou dans ton cercueil ! » Délirait le bassiste en montrant fièrement son billet à l’un des nombreux vigiles dans l’entrée du Jardin Brulé. Il était trop pressé d’être à l’intérieur. Il avait utilisé toute sa ruse et toute sa force pour passer rapidement les barrages non officiels de voyous armés jusqu’aux dents qui étaient partout embusqués autour du grand monument sportif pour voler les gens et spécialement les fils à papa venus avec leurs godasses à 1000 dollars. Ils étaient là, à l’affut, dans le métro, dans les parkings sous terrain et certains opéraient même au sein du Jardin Brulé. Pires que les skinheads, ceux-là n’avaient aucune conviction et ils appartenaient à différentes bandes. C’était impossible de les identifier à cause de leur accoutrement banalisé par sa grande fréquence chez le public amateur de Rock et de catch. Il fallait donc se méfier de tout le monde. La présence de Neipi aux côtés de Karim aurait constitué un danger pour elle et pour lui. Mais l’Eurasienne n’avait jamais eu envie d’assister à un combat de catch et elle avait sa petite idée sur l’hostilité de cet environnement.

 

Enfin, le voilà ! Sam & Satan était inconnu aux yeux de tout le monde, mais son entrée en scène n’avait rien à envier aux différentes arrivées des grands catcheurs. Il était vêtu d’une cape en soie bleue Majorelle qu’il ôta en la transperçant en deux à la fin de la chanson « The pursuit of vikings » d’Amon Amarth. Ce qui était nouveau c’était qu’il ne portait même pas de masque, il s’était contenté de peindre ses larmiers en mauve. Sam & Satan, au physique peu impressionnant avait pourtant fait l’impossible pour afficher son courage, le courage fou de venir à la cage de non-retour et de défier l’ange de la mort, le cauchemar de tous les lutteurs. Soudain, les cris s’accentuèrent dans l’estomac anthropophage du Jardin Brulé empêchant de bien écouter la musique d’entrée de Malakalmauth qui semblait être « Amerika » de Rammstein.

 

-                     Allô ! Vince, c’est Mlle N.

-                     Oui ! Oui ? Répondit le vieux Vincent.

-                     Je t’entends très mal, s’écria la hacker.

-                     Attends ! Dit Vincent en se réfugiant dans un endroit moins bruyant. Alors ? Demanda-t-il quand il fut dans un long couloir revêtu de marbre blanc.

-                     J’ai mis la photo sur le moteur de recherche du bureau fédéral. Ce soi-disant Sam Satan s’appelle en fait Arrigo Péki et il n’a pas d’antécédents puisque c’est un policier… parvint à dire Neipi avant que leur liaison ne fût brusquement coupée.

 

« C’est maintenant que se referme… » Décrivait le commentateur de Bloody Tv avant de se faire interrompre par les autres commentateurs qui se levèrent tous d’un seul coup « Qu’est ce qu’il fait… Malakalmauth est… Ce n’est pas possible ! » S’exaspéraient les cinq journalistes devant l’imprévu que nul parieur ne pouvait imaginer : Malakalmauth s’était échappé de la cage telle une étoile filante avant la fermeture et le début du combat ! « Bizarre ! C’est une première dans la carrière de Malakalmauth ! » S’étonna l’envoyé de Death On Live. « Nous allons essayer de savoir les raisons de ces rebondissements… Il doit y avoir une vraie explication à cela ! » Promettait le quintette au bord de la désolation. Ils étaient visiblement très déçus que leurs émissions ne durent pas plus longtemps. Rien à faire, le plat du jour c’était du poulet à la sauce tomate, mais un des deux coqs s’était malheureusement échappé de la bassecour.

 

Le combat n’ayant pas eu lieux, chaque spectateur avait exprimé son mécontentement à sa manière. Le point commun de leurs ripostes et de leurs désenchantements était la violence. On voyait s’envoler des sièges et des projectiles de toutes sortes et des bagarres éclatèrent un peu partout. Ça tombait bien, car les nombreux policiers présents pouvaient enfin servir à quelque chose, eux qui étaient là pour une tout autre raison. Karim lui, avait préféré ménager tant bien que mal ses pulsions musculaires pour faire travailler un peu son cerveau. Il était tout près quand le catcheur en noir s’était posé en dehors du grillage du ring, mais ensuite, Malakalmauth s’était évaporé devant tout le monde comme un fantôme. Le bassiste ne voulant pas demeurer dans cette stupéfaction qui entravait ses réflexions, se leva et s’avança vers les vestiaires. Il projetait de s’y faufiler, mais il lui apparut très vite que l’idée n’était pas très originale, quand il vit des agents de sécurité encercler la porte et frapper à bout portant les jeunes curieux qui voulaient s’y aventurer. Il réfléchit alors à la sortie la moins suspectée et la plus inaccessible pour le Rockatcheur. « Je sais par où ! » Pensa Karim à haute voix en courant vers les toilettes des filles. Le couloir marbré était très glissant et ralentissait sa course. Il devait avoir un sérieux temps de retard derrière Malakalmauth. Du temps où il suivait sa formation de garde forestier, le Canadien avait suivi un stage chez les pompiers, il avait appris que dans les grands bâtiments de l’ampleur du Jardin Brulé, les portes et les escaliers de secours étaient dissimulés un peu partout. Karim n’hésita pas alors à aller jusqu’au bout d’un couloir qui semblait se terminer par une fenêtre ou une baie vitrée pour trouver l’échappatoire. Les toilettes des filles étaient désertes, Karim s’avança vers une fenêtre restée grande ouverte donnant sur le ciel noir de la nuit. En se penchant pour vérifier les contours de la façade extérieure, il fut frappé en bas par une voiture allemande noire près de laquelle trois hommes habillés en costars formaient un triangle autour d’une jeune femme. « C’est la jeune fille brune au teint clair ! Oui c’est elle avec sa tenue de deuil ! » S’exclama Karim. On ne pouvait manifestement pas descendre de là, vu la hauteur infranchissable, mais on pouvait se contenter d’écouter ce qu’ils se disaient ou plutôt, ce qu’ils criaient :

Anunciata

- Je dois au moins savoir pourquoi, hurlait la jeune femme.

Elle paraissait en colère et elle en voulait à l’un des trois hommes qui lui ouvrait la portière arrière.

- Anunciata, il faut partir maintenant ! Insista le monsieur aux grosses lunettes noires.

- Il voulait seulement être un musicien, hurla la femme en noir. Regardez ce qu’il est devenu maintenant ! C’est à cause de moi…, S’écria-t-elle avant de s’écrouler sur ses genoux dans la pelouse humide qui bordait le petit parking privé qu’on pouvait croire appartenir à l’établissement hôtelier voisin.

Mais Karim était sûr que ce beau monde était à l’intérieur du Jardin Brulé, cette femme au charme diabolique qui portait tant d’intérêt pour Malakalmauth lui avait confirmé cette hypothèse.

- Allez ! On s’en va ! Ordonna fermement le chauffeur, qui claqua la portière après s’être rapidement installé.

Les deux autres hommes qui devaient certainement être les gardes du corps firent de même quand la jeune femme eut gracieusement pris place à l’intérieur du véhicule.

 

C’était d’abord en audio, puis désormais en vidéo qu’il dégustait sa belle musique. Des clips comme « Blaze of glory » de Jon Bon Jovi, « Sleeping satellite » de Tasmin Archer, « Sunday bloody Sunday » des U2 ou bien encore des concerts légendaires comme le fameux « P.U.L.S.E. » des Pink Floyd, pourtant il voulait à tout prix s’arracher de son lit. Il avait même essayé de mettre un pied par terre, mais une douleur atroce le cloua de nouveau contre le matelas humide. Il avait sué comme un cheval dopé en suivant on live sur une télévision, qu’il avait fini par accepter dans sa chambre, le coup de maître de Malakalmauth encore une fois grand héros de la soirée malgré la tournure abracadabrante qu’avait subi le programme. Clif se rongeait à l’idée de devoir supporter, le lendemain, les photos de l’extraordinaire saut périlleux du Rockatcheur dans les pages sportives des journaux, et tous les articles qui s’étaleraient là-dessus. Ça fera sans nul doute couler encore beaucoup d’encre et cela au bénéfice du catch en général, en dépit des victimes et des mécontents de ce jeu de massacre. L’inspecteur Clif Deepurp faisait partie de ces derniers, l’un de ceux qui n’ont pas encore dit leur dernier mot et qui préparaient froidement leurs revanches, cachés dans un des quatre coins noirs du ring de la vengeance.

Écrire commentaire

Commentaires : 2
  • #1

    jean-philippe (jeudi, 21 janvier 2010 13:39)

    alors quans est le match de catche...

  • #2

    Hakima (mercredi, 09 mars 2011)

    Aller à sa mort, peut être pas! C'est courageux en tout cas!
    Je ne suis pas très fane de catch mais l'histoire me plait bien.