Chapitre 7

En rentrant du Canada, après une paisible semaine passée dans le calme et la pureté de la forêt et la magie du lac gelé, Neipi et Karim avaient pris la décision d’aménager tous les deux chez elle dans son appartement au sommet du gratte-ciel. La hacker n’en pouvait plus de rester loin de ses installations et de sa technologie qui lui permettait de gagner sa vie et de garder le moral, même si la piraterie informatique et la morale ne font pas bon ménage. Nul ne peut en vouloir à une personne traumatisée d’essayer de surmonter et de pulvériser son handicap. Elle convainquit donc son fiancé de l’accompagner. Le bassiste pour sa part, s’était persuadé d’oublier un tout petit peu ses rêves en commençant par chercher un boulot. Sa dernière conquête l’avait changé à tel point qu’il accepta de travailler chez un horticulteur. Il partait à neuf heures du matin et ne rentrait qu’à vingt et une heures le soir. Neipi profitait de ces longues heures d’absence pour rester devant son ordinateur. Dans son équipe, ses amis hackers s’identifiaient chacun par une multitude de pseudonymes et de mots de passe. Rat-Violé, Lunette cassée et Père Radin étaient les dernières appellations de ses trois collaborateurs. Elle avait beaucoup de taches à effectuer pour le groupe, mais aussi des taches d’ordre privé pour quelques clients qui préféraient rester anonymes comme cet individu jaloux qui payait très cher pour surveiller la boite mail de sa femme, ou comme un autre qui se trouvait dans le besoin de jeter un petit coup d’œil aux questionnaires avant d’aller passer ses examens, ou parfois d’autres demandes plus sérieuses comme pour cet homme qui voulait se renseigner sur le casier judiciaire d’une longue liste de gens, ce dernier lui avait payé la somme de cent mille dollars au cours des deux derniers mois. Pour cette mission, Neipi n’hésitait pas à faire une petite promenade sur les sites de la police et du FBI. Toutes ces petites taches lui permettaient d’attendre jusqu’au soir le retour de Karim. Il ramenait chaque jour une fleur d’une senteur différente pour la fille qui avait mis un terme à l’hiver de sa vie. Pouvoir partager le bon temps dont ils ne soupçonnaient auparavant l’existence les rendait d’humeur joviale. Rien ne pouvait plus les dissuader de se sentir comblés, à tel point que pour eux vingt et une heures était devenu le vrai commencement d’une tout autre vie, une délivrance en quelque sorte, de la nuit vers le jour, de l’indifférence vers de belles retrouvailles !

 

Mlle N, c’était comme ça qu’elle se faisait appeler dans le monde virtuel, c’était aussi sa signature électronique. Neipi voulait rester discrète, elle considérait ses exploits comme une jouissance très personnelle et elle n’était nullement tentée par la quelconque image héroïque qu’elle pouvait se faire dans son milieu. En tout cas, nul ne pouvait imaginer que Mlle N était aveugle. D’ailleurs, ceci l’encourageait à persévérer sans crainte, puisque son handicap l’innocenterait certainement si toutes fois on arrivait à lui mettre la main dessus.

-                     Salut Mlle N ! Lu l’ordinateur de la jeune fille sur sa messagerie électronique.

-                     Vince ! C’est toi ? S’exclama Neipi, qui avait l’habitude de discuter ouvertement avec les clients.

-                     J’ai une autre liste pour toi, écrivit-il.

-                     Tu me l’envoies en PDF à la même adresse et tu auras les données sous forme d’un commentaire sur un article d’un Blog que je t’indiquerai en temps voulu, expliquait Neipi, évitant les probables questions.

-                     Comme d’habitude alors ! Concluait le client en collant une figurine hilarante à son message.

-                     Pourquoi ? Demanda la pirate.

-                     Jamais pourquoi ! Affirma Vince.

-                     S’il te plaît, insista Mlle N comme à chaque fois.

-                     Un jour ou l’autre, je te dirais pourquoi, promit Vince avant de se déconnecter.

 

Il laissa la jeune fille non pas dans la peur, mais dans le doute. Un hacker même de la pire espèce, a toujours besoin d’un petit quelque chose pour légitimer une investigation qui touche au plus sacré des droits fondamentaux : le respect de la vie privée. Neipi avait toujours dans son travail tracé des limites rouges à ne pas franchir. « Qui pouvait être ce Vince ? Qui sont ces gens dans ces listes ? » Se tourmentait l’Eurasienne. Elle monta le son quand le lecteur de son puissant ordinateur choisi la chanson « Rocket » des Smashing Pumpkins, avant d’ouvrir le fichier codé de l’historique de ses recherches : un long tableau de noms, prénoms dates et lieux de naissance et surtout une case antécédents judiciaires. « Y’a-t-il un point commun entre toutes ces personnes ? » se demanda Neipi en scrutant méticuleusement les données. « Karim pourrait m’aider, si je lui sélectionne les Canadiens, ça pourrait lui dire quelque chose… » Elle commençait son travail de sélection dans les archives quand elle fut foudroyée par un nom dans le haut de la liste : « Aboulkassem Karim !! Karim Aboulkassem ! » Bégaya Neipi frappée par l’ampleur de la surprise. Elle devint pâle et troublée, le nom de Karim figurait depuis bien longtemps, depuis presque un mois en fait, dans son tableau sans qu’elle s’en soit rendu compte. « Plus question de continuer, je dois savoir…, je dois comprendre… » Décida la hacker en tapant un courrier électronique masqué que devait recevoir sur son téléphone portable le mystérieux client qui se faisait appeler Vince.

 

            L’horloge vocale du petit bureau de l’informaticienne hurlait vingt et une heures, il fallait fermer très vite ces fichiers et arrêter le travaille. Faire comme si de rien n’était, ou demander des explications à Karim ? Neipi avait d’abord besoin d’un peu de recul pour réaliser ce qui se passait. Etait ce une simple coïncidence ou s’était elle retrouvée bêtement prise au piège ? La jeune fille se dépêcha d’effacer toute trace compromettante du bureau de son ordinateur, quand elle entendit le bruit des clés qui chatouillaient la serrure. Elle alla ouvrir sa porte.

-                     Ça va chérie ? Salua Karim en passant la porte, il n’oublia pas de l’embrasser comme chaque soir sur les mains et sur le front avec une impressionnante délicatesse.

-                     Ça va… et toi, tu vas bien ? S’inquiéta Neipi les yeux au bord des larmes.

-                     Qui a-t-il ? Mon bébé, tu ne vas pas bien ?

-                     Est-ce que tu as quelque chose à me dire ? Si tu me caches des choses, c’est maintenant ou jamais, pleurait Neipi.

-                     Oh oh oh! Je n’ai rien à cacher ! J’étais toujours honnête avec toi ! Pourquoi tu me demandes ça, qu’est ce que j’ai fait de…     

Le téléphone sonna. Karim se tut quand il vit Neipi courir pour décrocher l’appareil.

-                     Allô ! Dit Neipi d’une petite voix émue.

-                     Je vais être bref, on ne peut pas dépasser une minute. C’est moi Vincent, Vince. La liste contient les personnes voulant participer à un concours et on a besoin d’évaluer leurs aptitudes, connaître leurs antécédents nous permet d’abord d’éliminer les truands…, expliquait une voix rauque d’un homme âgé, très âgé. Est-ce qu’on peut toujours compter sur toi ? Conclut le vieux

-                     Oui, confirma Mlle N avec un grand enthousiasme, avant de raccrocher.

Une grande joie envahit son cœur, le soulagement de savoir Karim non impliqué dans quelque chose de louche ou dangereux. Elle se jeta dans ces bras et le couvrit de millier de baisers.

-                     Je peux comprendre ce qui se passe ? dit Karim en souriant

-                     J’avais peur pour toi. J’allais faire la plus grosse erreur de toute ma vie : Exposer mon chéri à mes délires informatiques et vivre un épouvantable cauchemar, mais heureusement rien de tout ça n’est vrai. Pardon d’avoir douté de toi, j’ai été cruelle et impitoyable, s’excusait Neipi.

-                     J’avoue ne rien comprendre, fait moi confiance et jamais je ne te décevrai, car je t’aime de tout mon cœur, affirma Karim.

-                     Je savais pourtant que tu avais participé à un concours ! continua la belle Eurasienne dans ses pensées.

-                     C’était par rapport à ça ? Questionna Karim qui s’était agenouillé pour serrer la taille de sa poupée entre ses bras.

-                     J’avais eu à enquêter sur le passé de certaines personnes et j’ai trouvé ton nom dans la liste, ça m’a fait flipper. Pour la première fois, j’ai vu la laideur de mes actes, je m’en suis beaucoup voulu. Ce n’est qu’après le coup de file de tout à l’heure que j’ai saisi la nature de…

-                     C’était qui l’appel de tout à l’heure ? Coupa le Canadien en passant une main dans ses longs cheveux et l’autre sur sa barbe. Il paraissait troublé et son va et viens dans la pièce inquiéta la jeune fille.

-                     C’est un client, il s’appelle Vincent, c’est tout ce que je sais, finit-elle par dire.

 

Le crissement aigu des roues d’un brancard lourdement chargé brisa le silence dans le couloir de l’hôpital, réveillant Clif Deepurp. Les murs vert-clair et le plafond blanc reflétaient merveilleusement bien cette lumière en blouse blanche du petit matin qui passait à travers les rideaux en dentelle de la grande fenêtre de sa chambre. Jour après jour la santé du policier s’était nettement améliorée, et il se sentait désormais plus que jamais capable de foutre le camp de cet hôpital pour poursuivre son traitement tranquillement chez lui.

-                     Demande à ton crétin de chef, quand est-ce que je vais me barrer d’ici ? Dit-t-il à l’infirmière qui venait lui ramener son petit déjeuner.

Elle déposa tout doucement le plateau et lui remit le Fée D’Hivers son journal quotidien.

-                     Bientôt ! Monsieur Deepurp, bientôt, vous rentrerez chez vous d’ici six semaines au maximum, consola-t-elle avec son sourire Hippocrate.

Clif alluma sa radio avant de jeter un coup d’œil aux grands titres de la une. « LE JARDIN BRULE MAITRE DU PROCHAIN COMBAT ! » Lisait-il en se mettant sur le coude pour mieux voir cet article qui l’intéressait fortement :

 

                  « Suite à la débâcle qui suivait chaque combat de catch opposant n’importe quel adversaire à Malakalmauth, et aux victoires irréversibles de ce dernier, les milieux mafieux qui tiraient les ficelles de ce sport depuis la nuit des temps se sont retrouvés face à un tout nouveau dilemme : cesser les hostilités envers les autorités, ou les laisser s’impliquer davantage dans ce jeu. La fédération sportive trancha pour la décision suivante : dorénavant, ce n’est plus aux managers de définir tous les paramètres du combat. En effet le contrôle total qu’exerçaient ces derniers avait éveillé les soupçons et remettait en cause la crédibilité des résultats, jusque-là très douteux. Finalement le Jardin Brulé, les cinq chaines et le sponsor Lave-marron qui détiennent les droits de transmission du fameux combat, se mettront d’accord pour choisir un adversaire de taille qui affrontera the untouchable Malakalmauth. Le nom de l’heureux élu ne sera publié que quelques heures avant le prochain combat de samedi, et ceci, en attendant d’instaurer un véritable organisme spécialisé qui devra se charger de cette tâche hautement délicate. »

 

En lisant cet article, un sentiment triomphal s’était emparé de l’esprit débridé du policier, mais il restait tout de même taciturne, car en cas de chute du Rockatcheur, il raterait l’occasion d’y assister, d’être sur la photo comme on dit ou de s’attribuer un quelconque mérite dans cette histoire. Ses pensées lugubres se mélangèrent, dans ce qui lui restait de matière grise, à la musique de son transistor : « Sinnerman » de Nina Simone, « Respect » de Aretha Franklin, « In the year 2525 » de Zager & Evans, « Paint it black » des Rolling Stones, « What’s up » de 4Non Blondes, « 74’75’ » de Connels et « Turn Around » de Bonnie Tyler formant des bulles de couleurs fades.

 

-                     Tu veux diner dehors ? Invita Karim pour changer de sujet.

-                     J’ai préparé un crumble, il faut juste le réchauffer. Je n’ai pas le moral pour sortir ce soir, avoua Neipi.

-                     Excuse-moi ! J’étais trop énervé et tu sais ? Ils n’avaient même pas besoin d’un hacker pour trouver quelque chose pour me rejeter. Je n’ai jamais réussi ailleurs…, souffla-t-il en riant.

Il la serra très fort avant qu’elle ne le repousse de ses petits bras pour lui dire dans les yeux :

-                     C’est toi le plus beau des cadeaux que m’a fait et que me fera cette vie. Je t’aime et ma fierté grandit de jour en jour. À côté de toi, je me sens comme une princesse qui a le monde à ses pieds, dit l’Eurasienne d’une voix douce et très convaincante.

-                     Je vais brancher ma basse et je vais te jouer toute la nuit des mélodies romantiques, d’amour et de délivrance comme je n’en ai jamais joué, s’emporta le musicien.

-                     Allons-y ! Je vais, moi aussi, te lire un poème que je viens de fini d’écrire. On verra ce que ça va donner, dit-elle en courant à sa machine écrire pour récupérer le texte en braille. Voilà ! Je suis prête. Ça s’appelle « Un tiroir dans l’arbre. », ajouta Mlle N lorsqu’elle entendit le bruit du branchement du jack.

 

Au pied de l'arbre à moitié mort
Je reste à l’ombre de toute une vie ;
Sans avoir le choix ou même l'envie.
Mais le plus qu'un parfait reste dehors,
En dehors des cases en forme de cœurs.
Un fruit amer tomba de l'arbre
Gourmands déçus restèrent de marbre
Ils avaient faim, mais ils avaient peur
De faire ami avec mon ennemi
Que j'ai laissé dans un des tiroirs
Celui où il y avait un miroir
Qu'on ne peut ouvrir sans compromis
Au pied de cet arbre charcuté,
Siée, brisé comme mon cœur d'ailleurs.
Je rêvassais des heures et des heures
Des rêves où l'on ne persécute pas
Où le bleu est seule couleur au ciel.
Mêmes valeurs des cailloux et de l'or.
Et quand les plus bons sont les plus forts,
Les plus gentilles seront les plus belles
Mais avant que ce bûcheron n'arrive
Au cœur de fer et la hache fragile
Les coups du jour étaient peu futiles
Il suait comme je perdais salives
À prier pour que l'arbre ne tombe
Mais la sentence faisait fortes racines
Et un sourire moqueur se dessine
Sur le visage du creuseur de tombes
Je n’avais jamais vraiment vécu
À part des cas où il faut se taire
Et la chaleur des bras de la terre
Seule consolation pour les vaincus.

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Commentaires : 3
  • #1

    jean-philippe (jeudi, 21 janvier 2010 13:21)

    que c'est bon,mon defaitime....

  • #2

    Firdaoussi Hakima (mercredi, 09 mars 2011 10:05)

    Un auteur marocain qui ose écrire un policier, c'est super! Surtout que le polar reste une spécialité occidentale...
    Merci pour le partage et bonne continuation!

  • #3

    GayPena25 (lundi, 02 décembre 2013 19:48)

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