Chapitre 5

Manquer d’imagination quand on se retrouve livré à soi-même est de mauvais augure puisque la solitude est un premier pas vers la folie. S’y réfugier reste une des solutions pour ne pas demeurer seul dans le noir de l’oubli, dans un coin sombre de l’indifférence. Quant aux plus heureux des grands solitaires, ils imitent les fous pour se convaincre qu’ils ne le sont pas vraiment. Mimer si bien la chose signifie peut-être qu’on ne fait pas toujours semblant. En tout cas, il est pratiquement impossible de détecter une défaillance mentale chez le dompteur de ses propres sentiments profonds. Cloué à son lit d’hôpital, prisonnier d’un quelconque handicape ou seulement otage d’un passé infortuné, de nombreuses situations poussent des gens à prendre le premier virage qui se présente au lieu de continuer tout droit dans la lassitude et la souffrance.

 

            Les vitres, les meubles de la chambre treize, tout le motel vibrait à un degré trois sur l’échelle de Richter au moment où Karim jouait tranquillement de la basse. Le réceptionniste lui rendait de temps en temps visite. Mais au lieu de le rappeler à l’ordre comme le souhaitaient bon nombre des locataires. Ils s’amusaient tous les deux à réveiller les morts. Le maître des lieux, un ancien musicien de la fanfare, en apportant lui aussi sa trompette, souffla la dernière bougie sur l’ordre, la respectabilité et la rigueur qui particularisaient son établissement.

 

Ce soir-là, Karim attendait l’heure pour filer au Jardin Brulé. Heureusement, il avait pu échanger son ancien billet du Funéraréna à temps. Depuis le brusque chamboulement qu’avait subi la programmation, tout le monde paniquait à cause des billets achetés sur internet avec tous les cafouillages qui avaient succédé au combat de Malakalmauth contre Salamandra. Seule satisfaction, il y’avait plus de place à briguer et plus de couverture médiatique grâce au séjour Saint Quétoiles du policier chargé d’enquêter sur la mort de plusieurs catcheurs. Cinq chaines au lieu d’une étaient là pour couvrir la bataille entre les deux grands meurtriers. Le Consul De L’Enfer, le roi des cimetières du Texas, surnommé aussi le Consul Général ou Consul G s’était rendu au Jardin brulé en Limousine accompagné de ses diablesses, ces jolies filles à moitié nues tatouées au front de ses initiales. Dans l’autre camp, le mystère planait toujours autour de l’apparition de Malakalmauth ! Certains allaient même jusqu’à dire que ce catcheur venait probablement sans masque pour entrer au sein de la salle sans être identifié. Il se mélangeait peut-être aux milliers de gens ! Son masque tout noir, il ne le mettait qu’une fois à l’intérieur ! Bref, chacun avait imaginé son petit scénario concernant la manière d’agir du Rockatcheur.

 

            « L’oiseau de nuit va-t-il nous gratifier d’une autre chanson ou est-ce que nous allons nous contenter de la 328éme version ? Et notre Consul De L’Enfer, est-ce qu’il pourra offrir un visa vers les flammes à Malakalmauth ou est-ce que le rockeur va rompre toute relation diplomatique avec Consul G et le renvoyer dans ses abysses ? » Blaguait le commentateur de US-X-US. « Moi personnellement, je n’aime pas ce combat ! Je le trouve un peu prématuré. Aujourd’hui, malheureusement nous allons perdre l’un des deux meilleurs catcheurs de notre temps » commentait le journaliste de Bloody TV. « De tous les temps, cher ami ! De tous les temps ! » Confirmait celui de Death On Live.

 

Quinze mille spectateurs étaient appelés à témoigner du massacre dans une salle couverte bondée, prête à exploser. Jamais un combat de catch n’avait réuni autant de spectateurs, des centaines de journalistes venus des quatre coins du monde et même des policiers ! C’est la première fois qu’on avait observé la présence de grandes figures politiques : le ministre de la décence accompagné de plusieurs généraux suisses, monsieur le maire et d’autres stars du cinéma mué.

 

            Il était T moins neuf minutes. Le moment était à la musique, l’introduction coutumière pour l’arrivée des deux gladiateurs sur le ring. «Painkiller » version Angra propulsait le Consul De L’Enfer vers la cage en acier. Le gros tas de viande portait un masque bleu avec deux petites cornes métalliques. Sa barbichette blonde et ses yeux rouges écarlate permettaient à un démon de passer devant lui pour une reine de beauté, mais le plus troublant c’était la vraisemblance de chacun de ses gestes, car il reproduisait parfaitement l’orgueil, la haine et la jalousie qu’éprouvait et que ressentait le diable envers tous les fils d’Adam et surtout, les catcheurs. Tout le monde s’était levé pour surveiller de prés, pour pêcher du regard au centième de seconde, un papillon noir dans l’obscurité, une comète carbonisée dans le vaste ciel assombri au milieu d’une multitude de planètes en mouvement continu ! Vingt-cinq caméras, trente mille yeux fixés au contour du ring espéraient savoir d’où est-ce que pourrait surgir Malakalmauth. Car il pouvait à n’importe quel moment de la chanson « Cloud Connected » des In Flames, bondir sur scène. Le chanteur de black métal était à chaque fois plus fort que tout le monde ! Dans un éclair, profitant de la surexcitation dans les premiers rangs du public et de la pression exercée sur ces derniers il grimpa rapidement le haut grillage du ring avec une impressionnante agilité digne d’une jeune panthère noire. L’arbitre Monsieur Takahata, juge de cette rencontre remonta les escaliers avant la fermeture de la cage.

 

            « La cage est fermée ! Impossible de s’enfuir ou de revenir en arrière. », prononça telle une sentence l’animateur de Bloody TV. « Je ne sais pas ce qu’est en train de leur chuchoter l’arbitre ! Mais on sait tous qu’il n’y a aucune règle dans ce sport ! » Railla le commentateur de 4MEN en tapant la main de son collègue de US-X-US. Les envoyés des cinq chaines étaient tous réunis pour la première fois afin de commenter d’une seule voix ce combat tant attendu. « C’est parti ! Il se prend toujours la première baffe, Malakalmauth ! » Disait le vieux de chez Horreursport. « Et la deuxième aussi ! Très dure, ce coup de pied dans le ventre ! » Hurla celui de Death On Live. « Il se fait tabasser, mais il n’est jamais à terre avouons le ! » ajouta le reporter de Bloody Tv. « Ouille ! Aye ! Oulalala ! Mon Dieu ! » Crièrent-ils tous en même temps au moment où Malakalmauth arracha le bras du Consul De L’Enfer !

Stupéfait le public se leva en silence avant qu’un tsunami mélange d’effroi et de bestialité ne déferla sur les gradins. Le choc fut atrocement douloureux. Consul G gisait par terre, il s’était vidé de tout son sang. L’arbitre paniqué se jeta en courant sur l’épaule de Malakalmauth pour lever son bras au ciel et annoncer rapidement la fin du combat.

 

            « Le rockeur encore vainqueur ! » s’étonna le commentateur de Death On Live. « Et comment ! » rajouta celui de Horreursport. « Ah ! On vient de nous confirmer à l’instant la mort du Consul De L’Enfer. C’était George Doublevé Bouche, un inconnu jusqu’à maintenant ! » Révéla de son côté le commentateur de 4MEN. « Voilà ! Il est très connu aujourd'hui ! » Ricana celui de US-X-US. Enfin, ils s’étaient tous tus. Ils avaient épargné le monde de leurs commentaires lamentables, de leur sarcasme et de leur grand amour inapproprié pour Malakalmauth caché par une objectivité factice. Car la musique du générique de la fin, la célébrissime chanson « et dans mon livre d’or » du rockatcheur faisait toujours partie du programme dès que le plancher du ring avait été débarrassé, ne laissant au sol qu’une sombre tache rouge.

 

La conception de la scène du jardin Brulé était très différente de celle des autres salles, directement après la fin du combat et l’ouverture de la cage, le ring s’était mis à tourner tout doucement en s’élevant trois mètres plus haut. Des points de lumière rougeâtre goutaient du plafond tel une tiède pluie d’été. La première partie de la chanson de Malakalmauth avait aussi subi quelques changements : L’orgue de l’intro avait été remplacé par un violoncelle et le son était remixé en dolby-stéréo. C’était tellement beau que le chanteur parût lui même surpris. Ne reconnaissant guère son propre instrumental, il poussa un grand cri de rage plein d’amertume et il se mit finalement à chanter après le solo de batterie qui annonçait les premières paroles.

 

            Karim s’était clandestinement immiscé au premier rang du public, sans en payer le privilège, profitant du désordre et de la panique qui avaient marqué cette sanglante rencontre. Le bassiste s’était juré d’attraper le fantôme, de le poursuivre au milieu des nuages de fumée et jusqu’aux flammes s’il le fallait. Car cette fois, le rockatcheur était vulnérable au changement. Son escamotage pourrait être mal calculé, en tout cas la tâche serait moins évidente surtout à cause de la forte présence de la police qui se faisait bien ressentir tout autour. « Tu chantes moins bien aujourd’hui ! Tu es triste Malakalmauth ! » Songeait Karim en fixant les yeux de son idole. « Tes yeux ! Ce n’est pas de la haine ! » Murmurait le jeune canadien. « C’est surtout de la peine, beaucoup de peine dans tes yeux ! On dirait que tu me regardes ! Oui ! Il me regarde ! Malakalmauth regarde vers moi ! » S’étonna Karim. Il se retourna à droite, à gauche pour s’assurer que le rockeur regardait bien vers lui. Malheureusement, sa joie fut de courte durée, il fut frappé par un visage envoutant aux traits de porcelaine d’une femme brune au teint clair. Elle trônait juste derrière lui au deuxième rang. Vêtue d’une robe de dentelle noire, ses lèvres maquillées de sang et ses yeux noirs ensorcelants, telle une louve à l’affut, elle ne quittait jamais Malakalmauth de ce regard qui était à la fois admiratif et méprisant. « Il la regardait elle ! Elle est très belle c’est vrai ! » Se morfondait Karim. Il se retourna une deuxième puis une troisième fois tantôt vers elle tantôt vers le catcheur pour voir et revoir l’intensité dans cette étrange confidence, cet échange mystérieux entre la belle et la brute.

 

            La fin du spectacle avait aussi été légèrement transformée, alors que le public s’attendait à une arrivée de fumée dès le début du show, s’épaississant jusqu’au noir total, au Jardin Brulé, les organisateurs avaient souhaité attendre les dernières paroles « épaisse fumée noire ! » pour qu’une énorme explosion de fumigènes et de feu d’artifice à dominante rouge et violette n’emplisse le centre de la grande salle circulaire. « Raté ! » S’exclama Karim complètement aveuglé par la supernova qui s’était formée au milieu du Jardin complètement brulé, lui ôtant définitivement l’espoir de prendre en filature Malakalmauth. Contrarié, il se jeta les yeux fermés dans les cascades d’étincelles qui pleuvaient du haut du ring. Il avait fait un tour rapide, les bras grands ouverts en espérant capturer n’importe qui pouvant trainer au milieu de cette lumière intense et cette fumée suffocante. Le jeune cascadeur heurta soudainement le corps d’un homme qu’il ceintura de toutes ses forces le plaquant contre le sol. « Je te tiens ! » Lui disait Karim en l’empêchant de bouger jusqu’à ce que toutes les flammes s’affaiblissent. Sous le poids de son corps, Karim avait cru entendre les gémissements d’un vieil homme assommé, affaibli par sa situation et le degré de toxicité à cet endroit tout près de la cage. Il fut alors moins surpris de voir après l’accalmi, un homme de soixante-dix ans dont la seule erreur avait été de s’habiller de la même manière que Malakalmauth.

 

            À la radio, on pouvait aussi suivre les combats de catch en direct. Il fallait seulement bien tourner le bouton pour tomber sur des stations bizarres comme : Rhboujj la radio spécialisée dans les combats de pitbull ou Nipoulpay la radio politique numéro un qui émettait directement d’un asile de fou. Clif Deepurp n’avait pu s’empêcher de suivre le combat du Jardin Brulé malgré son état critique. Il avait eu auparavant la visite de son supérieur. Ce dernier lui avait promis que si jamais Malakalmauth s’en tirait ce soir-là, en dépit de tout ce que la police avait mobilisé en genre et en nombre pour le capturer, même si leur intervention restait toute fois restreinte par ces maudites lois protégeant les intérêts financiers du Jardin Brulé et des cinq chaines, il resterait toujours la solution finale de piéger le Rockatcheur en jouant à son propre jeu. Clif quant à lui avait tout misé sur une autre victoire de Malakalmauth et il avait juré devant son chef d’aller se faire justice lui-même dès qu’il serait remis sur pieds. Sa blessure avait été bien soignée, mais une entaille profonde dans son âme refusait de cicatriser et saignait toujours. Du sang noir, très noir et beaucoup de larmes coulaient sur la tombe du bon policier qu’il était jadis. Néanmoins, dans le cortège funéraire qui défilait dans sa chambre, il y avait à son honneur d’immortelles chansons comme : « Born in the USA » de Bruce Springsteen, « Boom Boom » de John Lee Hooker, « Smoke on the water » des Deep Purple, « Tatoo’d lady » de Rory Gallagher, « Je suis désolé » de Mark Knopfler, « Down Town » de Petula Clark, « I was made for loving you » de Kiss, « Only You » de The Platters, « Stand by me » de Ben E.King...

 

            Ayant perdu tout espoir de rencontrer son idole, Karim était rentré chez lui triste et mécontent avec une forte envie de démolir un mur ou de manger trois kilogrammes de viande crue. Il se contenta comme d’habitude de casser la croute avec les restes de son déjeuner qu’il avait laissés sur la table de sa chambre. Au motel Le Paradis Des Fauchés, où l’insomniaque et grincheux veilleur de nuit qui s’amusait à contrôler les chambres toutes les trente minutes, le surnommé Quasimodo Ré Mi attendait impatiemment le jeune bassiste qui franchissait enfin la petite porte de l’établissement.

-                     Halte-là !  Dit le réceptionniste, maitre des lieux, gardien de jour et de nuit.

-                     Bonsoir Monsieur ! Salua Karim.

-                     Tu étais où ? Sais-tu seulement quelle heure il est ? S’alarma l’ancien musicien de l’armée.

-                     Qu'est-ce que ça peut vous faire ! Répondit Karim en s’avançant vers les escaliers

-                     Quoi ! Hé ! Ici ce n’est pas un bordel. Vous rentrez, vous sortez. Je ne vais pas vous surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre, s’écria le réceptionniste en se mettant dans tous ses états.

-                     Je croyais qu’on était amis vous et moi ! Allez vous reposer un peu, vous avez l’air très fatigué. Passez le relai à quelqu’un d’autre ou employez quelqu’un...

-                     La ferme ! tu veux m’apprendre mon travail petit bâtard d’étranger, prend tes affaires et dégage d’ici ! Ordonna le propriétaire complètement méconnaissable.

-                     C’est comme si c’était fait, de toute façon j’ai fini de purger ma semaine dans ce trou à rat. Je n’aimerais pas rester chez un raciste comme vous, Monsieur Quasimodo ! Ré ! Mi ! Fa ! Le plus mauvais de tous les musiciens que je n’ai jamais connu. Êtes-vous sûr que vous étiez dans la fanfare ? Ou étiez-vous seulement un cuisinier éplucheur de patates dans l’armée ? Se marrait à haute voix Karim pour que toute la clientèle du motel puisse écouter sa réplique et son improvisation chantée, avant de tourner le dos au trompettiste et finir son ascension vers sa chambre.

Il continua de fredonner les sept notes de musique tout en rangeant son sac, et sa basse dans son étui. Il enfila son blouson et claqua la porte derrière lui.

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Commentaires : 7
  • #1

    jean-philippe (mardi, 19 janvier 2010 18:25)

    alors clif...

  • #2

    Jihane Alaoui (mardi, 08 juin 2010 22:12)

    Un marocain nous ècrit ce roman policier ce très beau polar rock que je vais finir ce soir même, je trouve ça super !

  • #3

    Fati (jeudi, 21 octobre 2010 19:17)

    Si toutes les chansons cités passent à la radio Anwarock, je l'écouterais chaque jour. Mais une Radio Metal au Maroc c'est incroyable!
    Vraiment bravo

  • #4

    russimor (samedi, 27 novembre 2010 23:34)

    "souffla la dernière bougie sur l’ordre", j'ai aimé le passage

  • #5

    اسماء العوفير (samedi, 04 décembre 2010 12:05)

    احب هده القصة لانها تدكرني بقصة النمر المقنع..لكن الكتابة جيدة و الشخصيات معبرة كتيرا..الاغاني مختارة بشكل ممتاز رغم ميولها للروك الحزين فالوحدة هي الطابع الغالب الجميع..ساكمل القراءة و انا استمع لموسيقى راديوكم العجيب..و اتمنى لكم كل التوفيق.

  • #6

    Jil (mardi, 08 février 2011 18:49)

    Une histoire qui me fait penser à cette série japonaise "Le tigre, l'invincible masqué" J'aime bien ce roman et j'irai jusqu'au 14ème chapitre!

  • #7

    SandovalFran30 (vendredi, 15 novembre 2013 02:00)

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