Chapitre 3

 

« Qui donc va nous quitter ce soir ? Qui est-ce qui va être démasqué avant de nous quitter ce soir ? C’est devant les cinq milles spectateurs ici présent dans cette enceinte du Funéraréna et devant des millions de téléspectateurs fidèles à leur chaine préférée Death On Live qui leur garantie toujours un deux cent pour cent de sensation forte, que se produira le choc des titans, le combat de deux bêtes en furie ! Qu’arrivera-t-il à deux monstres sauvages dans une cage ? Puisque c’est une cage ! Une cage pour un seul ! Ha ! Ha ! La réponse à tout ça, c’est dans quelques minutes ! » Disait le commentateur surexcité.

 

« Hallowed be thy Name » version Cradle Of Filth annonçait ensuite l’entrée en scène du catcheur Salamandra triple champion de la conférence Est durant les cinq dernières années. Son masque d’amphibien jaune et noir donnait la chair de poule. Ses muscles menaçaient de déchirer son pantalon moulant, sa cape en soie jaune trainait derrière lui telle une longue crinière blonde. Il levait tantôt le bras droit tantôt le bras gauche saluant le public d’un air fier et rassuré, mais jusqu’aux plus lointaines des galaxies les huées s’élevaient dans le ciel, conspuant le lézard. Soudain, les sifflements se transformèrent en cris jubilatoires quand « Progenies of the great apocalypse » de Dimmu Borgir précédant l’arrivée cette fois du grand et contesté Malakalmauth, retenti. Aillant l’habitude de surgir de partout et de nulle part, vêtu de noir masque y compris, ce n’était pas son mètre quatre-vingt-dix et ses longs cheveux bruns qui pouvaient le différencier des autres gaillards dans la foule en effervescence continue. Il passa encore inaperçu, se retrouvant directement sur le ring sans avoir à défiler ou à se venter de ses surprenantes victoires précédentes.

« D’où est-ce que tu sors toi ?! » Se demanda Clif, lui aussi présent dans les gradins.

 

« Salamandra ou Malakalmauth ? Vivons ce duel à la mort, après le signal et le coup de clochette de monsieur Miyazaki arbitre-juge de ce combat ! Diling ! Diling ! Et c’est parti ! … un premier coup de poing de Salamandra au visage de Malakalmauth… celui-ci évite une autre tentative du lézard qui voulait l’agripper par derrière… Salamandra se retrouve alors par terre… Malakalmauth en profite, il lui inflige un coup de pied au visage… il se catapulte sur le lézard ! … il l’étrangle entre sa jambe et sa cuisse c’est sa prise fétiche ! … puis il sursaute tout en restant accroupi au-dessus de la tête de Salamandra ! Deux ! Trois ! Quatre fois ! C’est fini… normalement… Quelle force ! Une technique si bien exécutée ! Efficace notre ami Malakalmauth ! Et maintenant, il arrache le masque de la salamandre ! Et… c’est… C’est Michael Rondal, l’ancien champion du monde d’haltérophilie ! Malheureusement, le dopage avait mis un terme à sa belle carrière... Donnez-lui un micro ! Un microphone pour notre grand vainqueur ! » Dis le commentateur dans un dernier élan.

 

« Merci mon Dieu ! » dit Karim en franchissant à l’instant même l’entrée numéro onze des gradins de la salle couverte. Il était plus qu’heureux d’arriver juste à temps pour la chanson, lui qui s’était toujours désintéressé des combats de Malakalmauth. Il se réjouit de la seule présence envoutante du rockeur au milieu du ring aussitôt transformé en scène.

 

            L’équipe qui travaillait dans l’ombre pour assurer une impeccable transmission télévisée avait beaucoup de pain sur la planche. Car il fallait en plus d’une parfaite sonorisation et d’un éclairage très spécifique : jingle –musique –projecteurs –gong, donner plus d’ampleur au duel pour en faire tout un cinéma. Ainsi, la vedette actuelle du Funéraréna bénéficiait d’un traitement de faveur jusque-là inégalé ! Dès que Malakalmauth avait enlevé le masque en caoutchouc du cadavre de Salamandra, la cage métallique qui les entourait commençait à se rétracter automatiquement. Les lumières s’éteignaient les unes après les autres laissant place à un seul faisceau lumineux braqué sur le monstre en noir immédiatement gratifié d’un microphone. La salle qui depuis le début ne cessait d’accroitre en désordre et agitation, sembla basculer tout d’un coup dans un extrême délire hystérique, tout le monde avait plaidé démence pour écouter Malakalmauth chanter. Ce fut un merveilleux moment de musique pour les uns, un impressionnant et mémorable combat pour les autres, mais surtout, une nouvelle suprématie du rockatcheur comme certain aimait bien le surnommer, mettant à jour la fameuse phrase qui faisait chaque fois vibrer la foule :

 

Et dans mon livre d’or.

Tu n’es que 328éme.

 

Ce couplet ne laissa guère Clif indifférent, le nombre trois cent vingt-huit était alarmant.

« Nom d’un lézard ! Ce chiffre est-il réel ou est-ce une de tes nombreuses affabulations ? » se demandait-il en se levant suivant le mouvement du public pour l’acclamation habituelle vers la fin de la chanson.

Les applaudissements se déclenchèrent dans le noir, au moment où une très dense fumée recouvrit la scène dans un mélange de terreur et d’éblouissement. Étrange était cette sensation qui résonnait encore dans la salle, celle d’écouter un chant dans la douleur sortant de la bouche d’un homme aussi coriace soit-il.

 

La transmission directe touchait à sa fin. Une fois que la fumée avait commencé à se dissiper, ce qui était frappant, c’était l’évaporation de Malakalmauth. Le catcheur avait miraculeusement disparu des regards. Comment pouvait-il se dérober si facilement, alors qu’il était entouré de milliers de fans effrénés ? Pourquoi se sentait-il dans l’obligeance de fuir ? Normalement, quelqu’un d’aussi convoité devrait en profiter ! Ces petits détails en plus de l’aspect général, morbide en quelque sorte, qui caractérisait déjà cette histoire n’était plus sans importance. Le policier se sentait manifestement responsable et très concerné par tous ces événements. Il se dirigea à la hâte vers le bureau de la direction du Funéraréna club.

 

-                     Clif Deepurp, inspecteur de police. C’est vous le responsable ici ? Je veux parler au directeur de ce cirque, dit-il au premier individu qu’il croisa dans le local administratif.

-                     Monsieur Divac ! C’est lui là-bas avec le chapeau blanc et le cigare, répondit l’individu en désignant du regard un homme au milieu d’un groupe de gens.

-                     C’est vous Divac ? Clif Deepurp, section criminelle, affirmait le policier en interrompant les hommes en pleine discussion tout en arborant sa carte.

-                     La criminelle ! S’étonna le propriétaire.

-                     Combien de catcheurs allez-vous encore envoyer à la morgue ? J’en ai une liste de vingt-sept, vingt huit à présent qui nous ont été livrés d’une façon à peu près quotidienne par votre charcuterie ! Quand cessera-t-elle cette mascarade ?

-                     Oh ! Oh ! Oh ! Avez-vous posé ces questions dans d’autres clubs, à d’autres associations sportives et aussi à la fédération ?

-                     Mais vous, vous avez une machine à tuer, un bourreau. D’ici une demi-heure, je veux voir tous les dossiers, tous les contrats qui vous lient aux catcheurs, aux sponsors, aux médias et même votre extrait de naissance, monsieur Divac ! Personne ne va partir ce soir avant que je trouve à quoi rime tout ce bordel ! Hurlait Clif en regardant un à un les fonctionnaires du Funéraréna présents dans la pièce.

-                     Vous avez du caractère ! Mais est-ce que vous avez un mandat ? Demanda Divac avec un calme de cimetière.

-                     Le mandat va arriver dans cinq minutes. Ne perdons pas de temps, ramenez-moi d’abord le dossier de Malakalmauth ! Ordonna Clif en s’asseyant bruyamment sur une chaise.

-                     Hum ! On ne peut divulguer des informations concernant un catcheur masqué, d’ailleurs on n’a rien sur Malakalmauth puisque le contacte ne se fait qu’à travers son avocat et seulement par courrier. On a eu une seule fois la visite d’un vieillard qui prétendait être de la part du catcheur...

Le policier était hors de lui. Il se leva en laissant tomber sa chaise.

-                     Demain, vous aurez de mes nouvelles bandes de charognards ! Dit-il en claquant la porte derrière lui.

 

La déception était aussi au rendez-vous du côté du jeune Karim. Lui qui s’était approché au plus près de la scène au moment où la chanson touchait à sa fin. Malheureusement, il ne pouvait pas voir dans la fumée par où était passé Malakalmauth et il n’était pas le seul ! Apparemment, plusieurs personnes avaient souhaité avoir ne serait ce qu’une photo. Mais pour le moment ni les journalistes présents, ni les habitués qui campaient devant le Funéraréna jour et nuit, n’avaient réussi à saisir une seule parole, ou même le moindre signe du vainqueur. C’est ainsi que notre bassiste fit la connaissance d’autres victimes de l’indisponibilité du rockatcheur. Ils étaient marqués par la désolation, mais jamais par le découragement. Ces jeunes n’abandonneraient à aucun prix l’espoir qui les faisait rêver, qui les rendait chaque jour plus déterminés. À quoi bon se réveiller le matin sans avoir à faire une grosse connerie, devait penser le plus sage d’entre eux.

 

-                     C’est tout ! On ne sait pas où est ce qu’il se planque après ? Demandait Karim à un groupe de fans à la sortie du Funéraréna.

-                     Rentre chez toi bébé ! Disait une fille d’un ton supérieur.

-                     C’est fini. Le spectacle est terminé, ajouta un ami à elle.

-                     Où est-ce qu’il vit Malakalmauth ? Où est ce qu’on peut le trouver ? Insistait Karim, interrogeant les personnes autour de lui.

-                     Vous venez ici pour la première fois ? lui demandait un autre avec un sourire courtois.

-                     Je suis venu du Canada, aujourd’hui. Et vous ?

-                     Je suis toujours là où Malakalmauth se trouve. Je m’appelle Toni, dit-il en tendant la main.

-                     Moi c’est Karim, annonça-t-il en l’empoignant avec force. J’ai grand besoin de le rencontrer, ajouta le Canadien.

-                     Personne ne la jamais vu en dehors des combats. C’est un fantôme, tu ne le savais pas ? Affirma Toni.

-                     Tu ne connais pas quelqu’un qui voudrait acheter une moto ? Le dernier modèle d’une KTM seulement à cinq milles ?

-                     Et la guitare ? Lui demanda Toni.

-                     Ce n’est pas une guitare. Ma basse n’a jamais été à vendre et ne le sera jamais, disait Karim en regardant de ses yeux tristes son deux-roues qui lui plaisait tant.

-                     Pour l’acheteur, je connais quelqu’un. Pour Malakalmauth, ceux qui sont allés à sa rencontre n’en sont jamais revenus, conclut Toni en faisant allusion au dernier combat

 

La nuit fut très courte. La pluie battait son plein au moment ou tout le monde rentrait chez lui dans différentes directions. Les rues avoisinant le Funéraréna club se vidaient rapidement. Il n’y avait pas plus beau que ce quartier la nuit une fois qu’il était désert. La voiture de Clif était la seule restée garée devant le grand monument sportif, le policier avait somnolé sur place. On reconnaissait tout de suite son réveil au son du démarrage du moteur de son véhicule. Sa radio se mettant en marche à un tour de contact, toujours fixée sur la même fréquence. « Somebody to love » de Jefferson Airplane ouvrait le bal et annonçait déjà la suite, d’autres chansons merveilleusement nostalgiques « Little Wing » de Jimi Hendrix, « Sweet home Alabama » de Lynyrd Skynyrd, « Stairway to heaven » de Led Zeppelin, « Summertime » de Janis Joplin, « Dust in the wind » de Kansas, « Father and son » de Cat Stevens et « Layla » de Eric Clapton se succédèrent pendant que le couche-tard prenait tranquillement son petit déjeuner : un jus de datte et un croissant au miel de chez RV. Clif se dépêcha de passer quelques coups de file avant de filer au poste de police.

 

-                     Je vous ai appelé pour une urgence. Je veux faire tomber le Funéraréna, expliqua-t-il au groupe de policiers réunis dans son minuscule bureau.

-                     Il faudrait trouver quelque chose de vraiment solide, C’est un club qui a de grands avocats et qui est protégé de très haut. Développa un autre inspecteur qui n’avait aucunement été sollicité.

-                     J’ai réveillé un juge tôt ce matin pour avoir le mandat. Vous allez tout me fouiller, les bureaux, les placards, sous les moquettes et même les chiottes ! Trouvez-moi de quoi les empêcher de continuer ou au moins de ralentir cette boucherie ! Ordonna Clif. Allez-y messieurs on a déjà perdu beaucoup de temps ! … Donnie reste ! J’ai deux mots à te dire, ajouta-t-il.

-                     Oui chef, dit Donnie une fois tout le monde dehors.

-                     Mets ça dans ta poche ! Tu vas le trouver dans un tiroir. Comme ça, ils ne vont pas rouvrir avant un bon bout de temps, chuchota Clif.

-                     C’est de là... ! Murmura Donnie.

-                     Cent grammes de cocaïne. Vite ! Tes amis sont déjà partis.

 

Le seul moyen de rencontrer Malakalmauth était d’entrer dans sa cage, semblait conclure toute personne intéressée de trop près à lui. Encore aurait-il fallu rester en vie pour réaliser qu’on était devant une légende vivante. Pour pouvoir échanger quelques mots, il était indispensable de le battre d’abord et de le convaincre ensuite de venir prendre un café. Mais le démasquer pourrait suffire à résoudre le mystère qui plane autour de cette figure funèbre. Sans réflexion profonde, sans hésitation, Karim avait déjà récupéré sur internet l’ensemble des formulaires à compléter et la liste des documents à fournir : un bulletin complet de santé, une signature avec un assureur spécialisé et bien d’autres pièces encore. Puis il fallait envoyer le dossier à l’adresse affichée sur le site : 666 route de L’impasse, et espérer une réponse par courrier électronique. Attendre un oui ou un non pour affronter la mort en personne.

 

Le jeune musicien avait pratiqué le football américain, le ping-pong et presque tous les sports extrêmes. Il avait découvert la rue et sa violence alors qu’il était encore tout petit. Sa première dent de lait, il l’avait perdue dans une bagarre avec son aîné de sept mois. L’absence d’un père l’avait livré seul aux coups de poing de la vie. Sa mère avait ses propres problèmes de dépendance qui l’éloignait souvent de la réalité et de son rôle de maman. Cependant, la musique s’était accaparé une grande place dans ce qui lui restait d’existence. Il s’était essayait dans différents genres pour se blottir enfin au Hard Rock, la musique qui adouci les mœurs fracturées. Son choix de l’instrument de seconde zone, la basse qui vient bien loin derrière la guitare dans les préférences des gens voulant jouer cette musique, caractérisait sa maturité. Il la maîtrisait assez bien et jamais il ne s’était séparé d’elle. C’était pour un garçon comme lui, une habitante modèle de son monde intérieur, une amie intime, une confidente en quelque sorte. Car elle l’écoutait attentivement et à cœur joie, et lui parlait avec une voix pleine de tendresse. Elle était la seule à lui offrir ce qu’il désirait en claquant seulement des doigts. Ils savaient si bien tous les deux arpéger leur parfait accord.

 

La pendule accrochée au milieu du mur en haut d’un lit en fer forgé indiquait sept heures et demie. Pour Karim, il était impossible de quitter sa chambre du motel avant le coucher du soleil. Il aimait rester dans le noir, la nuit était son sanctuaire et sa source d’inspiration. Ça ne voulait pas pour autant dire qu’il se désintéressait du jour, mais il se sentait moins concerné par un quotidien percutant et ces lois malheureusement très uniformisées et inadaptées pour tous. Rongé par l’inquiétude et l’impatience, il allait toutes les demi-heures consulter sa boite mail. C’était la cinquième fois depuis son retour de la poste, comme si sa lettre allait être reçue quelques heures seulement après son envoi. Surprise ! Sur le site de Malakalmauth, ils avaient annoncé le report du combat programmé pour ce soir, avec Le Consul De L’Enfer. Il était mentionné que c’était à cause de la fermeture le matin même du Funéraréna Club.

Écrire commentaire

Commentaires : 3
  • #1

    jean-philippe (mardi, 19 janvier 2010 17:25)

    j'attend la suite avec plein de plaisir.....

  • #2

    Elise (dimanche, 24 janvier 2010 16:29)

    J'espère que Karim ne se jette pas dans la gueule du loup, je suis stupéfaite d'admiration : Un roman riche en couleurs je vois défiler les images et la misoque dans la tête : Vivement la suite...

  • #3

    RushElvia33 (vendredi, 08 novembre 2013 00:17)

    According to my own analysis, millions of persons in the world receive the <a href="http://goodfinance-blog.com/topics/home-loans">home loans</a> from good banks. Hence, there's good chances to get a consolidation loan in every country.