Chapitre 13

-                     Ha… ha ! On a réussi. On a fini par l’avoir ce fils de pute.

-                     Je vais enfin affronter un grand catcheur, si ce n’est le plus grand de tous. Il est plusieurs fois champion du monde ! Moi, je n’ai rempoté aucun trophée pourtant je n’ai jamais perdu. Tout le monde attendait cette rencontre. Il a mordu à l’hameçon, mais qui pourra dire qu’on lui avait tendu un piège.

-                     Dis donc, tu fais des métaphores maintenant, tu penses à ta reconversion ! Ah !

-                     C’est ça moques toi ! Mais fais bien attention, car c’est moi le bras de la justice qui fais payer les méchants !

-                     Ne perds pas ton temps avec moi. Concentre ta force sur ce maudit catcheur. Il va payer très cher le crime qu’il a commis. Je n’oublierais jamais ce qu’il a fait, elle n’avait que seize ans !

-                     Tu connaissais cette fille ?

-                     Iris Laurence, elle s’appelait Iris Laurence. Elle allait être une future star de la chanson country rock. Elle chantait merveilleusement bien. Elle était si belle que quand elle souriait, l’hiver se transformait en un doux printemps. Quand elle chantait, oh ! Quand elle chantait, personne ne pouvait retenir ses larmes de couler. Sa voix était si émouvante, si mélodieuse et surtout elle incarnait à la perfection les belles paroles que je lui écrivais. On était sur le point d’enregistrer son premier album.

-                     Tu étais son agent à l’époque ?

-                     Je l’avais déniché quand elle n’avait que treize ans lors de la cérémonie de fin d’année de son école. Je la considérais comme ma propre fille, et tous mes espoirs reposaient sur elle. Tu sais Sven, je n’aimerais pas que tu te plantes. Je voudrais que tu lui fasses la peau à ce salopard. C’est notre objectif final, après tu seras libre. Je ne vais pas te demander de le violer comme il l’a violé, mais je veux que tu lui fasses très mal avant de l’expédier définitivement en enfer.

-                     Parce qu’en plus il l’a violé ce monstre ? Ne t’inquiète pas, je m’occuperai bien de lui.

-                     Quand j’ai perdu Iris, j’ai cessé d’être agent artistique, c’est alors qu’on t’a présenté à moi. Un vrai miracle ! Un ogre sibérien qui débarque tout juste du pôle Nord et qui souhaite devenir musicien professionnel. Désolé, mais je n’ai vu en toi qu’un lutteur qui pourrait nous venger de ce diable. Et j’ai vu juste, la preuve, il a suffit de te lancer dans le catch pour que tu enchaines victoire après victoire…

-                     J’imagine que tout ce qu’on a fait durant ces années, c’était pour aboutir à ce combat.

-                     Tu as tout pigé. Il n’y avait pas assez de preuves pour arrêter cette crapule et au lieu de le condamner, c’est moi qu’on a mis un an derrière les barreaux, pour outrage à magistrat. J’étais sûr et certain qu’il était bien coupable. D’ailleurs, il faudrait que tu lui rappelles son horrible crime avant de le massacrer. Je veux que tu lui souffles tout bas, dans le creux de l’oreille : « Iris Laurence », il s’en souviendra, c’est sûr.

-                     Nous en ferons une affaire personnelle alors ?

-                     C’est très personnel en effet. Iris avait une belle carrière devant elle. Crois-moi ! Elle chantait mieux que Taylor Swift, était plus talentueuse que Jewell, et plus belle que Shania Twain. Je lui avais pourtant dit de se méfier de ce gros con, mais elle était trop jeune pour m’écouter. En se laissant séduire par ce catcheur minable et prétentieux qui trempait dans la drogue jusqu’aux narines, elle menaçait dangereusement son avenir. Mais Iris n’était pas aussi bête que ça, elle connaissait ses limites et elle l’avait repoussé plusieurs fois. Il était très violent et au fond il ne désirait qu’une seule chose…

-                     Coucher avec elle ! Alors, comme ça, tu l’avais bien connu ce con ?

-                     Oui. Mais la dernière fois qu’on s’est vu, c’était au tribunal, je lui avais foutu mon point dans la figure. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il est très coriace. Il peut facilement te porter et t’envoyer dans les gradins. Ne le laisses pas te toucher à la tête, il risque de t’arracher ton masque au milieu du combat, méfie-toi de chacun de ses gestes, car ce fils de pute n’a aucun respect des règles.

-                     Et, moi c’est ses couilles que je risque d’arracher, au milieu du combat !

-                     J’oubliais, Sven, il y’a un léger changement dans la chanson. Pour les besoins du clip, j’ai dû effectuer une légère modification des paroles.

-                     Ben, je n’y vois pas d’inconvénients. Quand je repense au tournage, c’est encore la meilleure chose qui me soit arrivée. Ce Karim, j’aimerais bien continuer à jouer avec lui. D’ailleurs, j’ai un truc important à te demander mon cher Vincent.

-                     Qu’y a-t-il ? Tu veux nous laisser tomber ?

-                     Je voudrais que ça soit officiellement mon dernier combat. Tu as dit… que c’était notre objectif final et que je serai libre ?

-                     Oui, tue ce chien pour moi et tu seras libre. C’est tout ?

-                     Oui, c’est tout.

 

Beaucoup de temps s’était écoulé depuis la rencontre de Karim et de Malakalmauth. Vince n’avait pas trainé pour annoncer au bassiste le début du tournage du clip. Il embarqua tout le monde dans une aventure rocambolesque, et même Neipi avait fait partie du fabuleux voyage. Avec la collaboration de ses deux recrues, le vieux avait organisé une escapade dans les deux pays nordiques dont ils étaient natifs. En Norvège tout d’abord où ils avaient séjourné quelques jours dans le village d’origine de Sven à proximité des fiords. Au Canada ensuite, où ils furent accueillis chez Marina, pour tourner au bord d’un lac que le bassiste avait choisi pour les secondes qui lui étaient consacrées dans la vidéo. Rien ne s’était déroulé comme prévu. Vincent avait chamboulé le scénario avec l’approbation du groupe pour donner à Mlle N le premier rôle. C’était maintenant l’histoire d’une jeune fille perdue au milieu de la forêt laissant sur son passage des gravures insignifiantes sur le tronc des grands arbres, que Malakalmauth se torturait ensuite à déchiffrer pour la retrouver. Le réalisateur monsieur Martin De Palma était un ancien collaborateur de Vince, autrefois cadreur à Hollywood et désormais réalisateur de documentaires animaliers, il était entre autres l’auteur de « les faucons éternels de l’Algérie », « Un corbeau c’est posé sur la maison blanche », « Les termites investissent l’Élysée ». Ce dernier, sans doute par déformation professionnelle, avait bousillé des heures entières de bande pour filmer l’incroyable paysage blanc, sans se préoccuper de la raison première de sa présence ici. Un autre imprévu vint perturber le déroulement général de la production. La mère de Karim souffrait d’une mauvaise grippe, et à son grand regret elle ne put assister aux séances de tournages. Sa maladie s’étant aggravée, elle l’avait empêché de quitter son lit les derniers jours. Vince se contenta donc d’une seule prise pour ne pas trop déranger la malade, et mis à part nos deux amoureux qui décidèrent de prolonger un peu leurs vacances à la maison, toute l’équipe rentra à la hâte aux États-Unis. Quant à Sven, il devait se préparer pour le combat le plus important de son existence.

 

-                     Dites ! Vous voulez voir l’interview pour vous mettre dans l’ambiance du combat ? Proposa Karim. Il reste exactement, une heure et quart.

Installés dans le salon de la maison canadienne, Marina, Neipi et Karim essayaient de tuer le temps. L’excitation du tournage les avait tous anéantis. Pour les dernières scènes Martin de Palma avait fait fonctionner une machine à blizzard bricolé maison, qui faisait un boucan d’enfer et avait rendu tout le monde plus ou moins sourd. Mais trois jours après la fin du tournage, tout était rentré dans l’ordre. Karim sortait tous les matins pour couper du bois, tandis que Neipi suivait les instructions de Marina en cuisine. Elles étaient toutes les deux d’une grande patience et se réconfortaient mutuellement tour à tour. La mère de Krimo avait repris quelques forces, mais la maladie ne semblait pas vouloir lâcher prise.

-                     Pourquoi pas ! Dit Marina en toussant.

Elle ne pouvait pas dire qu’elle en avait marre de regarder cet entretien avec le rockatcheur, même si elle avait dû le voir une centaine de fois, car cela risquait d’inquiéter son fils, qui faisait tout pour qu’elle ne se complaise pas dans sa maladie.

-                     Allons-y, c’est toujours intéressant ! Confirma Neipi.

Karim mit lecture et alla s’installer à côté de sa maman et de sa bien-aimée sur un des matelas du grand salon marocain.

 

-                     Malakalmauth, pouvez-vous nous parler un peu de vous ? Demandait la voix masquée.

-                     Non.

-                     Parlez-nous de vos victoires ?

-                     Trois cent trente.

-                     Donc, vous êtes le meilleur ?

-                     Oui.

-                     Certains disent que vos adversaires n’étaient pas tous de taille et que c’était facile d’atteindre ce nombre…

-                     C’est qui, qui a dit ça ?

-                     Les spécialistes, les amateurs de catch, tout le monde ne croit pas à ton invincibilité Malakalmauth…

-                     Je tuerais tout le monde et personne ne sera là pour croire ou pas que je suis le plus fort.

-                     Allons rockatcheur ! Si vous tuez tout le monde, il n’y aura personne pour écouter votre musique et apprécier le clip que vous allez prochainement sortir.

-                     Ce clip, je l’offre à tous les gens morts, pas au vivant ! Ma chanson est aussi dédiée à toutes les personnes assassinées, brulées ou mortes dans des accidents ou après de longues souffrances.

-                     Logiquement, si on réfléchit un peu, vous n’êtes le numéro un que dans votre discipline. Vous oubliez par exemple le catch américain de la World Wrestling Entertainment où les combats ne vont pas jusqu’à la mort !

-                     Ha ! C’est une attraction pour les petits enfants, ces grosses peluches qui se font de gentils câlins. Moi Malak… almauth, mon combat est à la mort. Ramenez-moi n’importe quel guignol de ces pauvres bouffons et je vais le déchiqueter, le briser en mille morceaux avant de le vider de son âme.

-                     Est-ce un défi que vous lancez maintenant ?

-                     Oui.

-                     A qui ? Vous en voulez à quelqu’un en particulier ?

-                     Au plus grand, au champion de cette sale race. À celui qui se prend pour un dieu alors qu’il n’a rien dans le ventre.

-                     Vous voulez dire…

-                     Lord Haunted.

-                     Voulez-vous répéter s’il vous plaît ?

-                     Si t’es un homme Lord Haunted viens m’affronter et jusqu’à la mort !

-                     Jusqu’à la mort ! Pourquoi ?

-                     Bien sûr, je ne vais pas jouer aux poules mouillées avec lui. Son sport n’a aucune crédibilité. On va combattre dans la dignité, dans mon sport à moi. Comme nos bons ancêtres gladiateurs.

-                     Et ça se passera où et quand ?

-                     Où il veut, quand il veut. Dans un terrain neutre, à l’Auditorium Building par exemple.

 

Une fois la vidéo terminée, Karim avait immédiatement zappé sur sa chaine favorite Death On Live qui allait, comme la plupart des autres chaines du câble, transmettre la grande affiche Lord Haunted/Malakalmauth. En attendant le commencement des festivités la chaine rediffusait et à la grande joie de Marina le légendaire Joe Cocker à Woodstock. Elle ne put s’empêcher de commenter le concert mythique. La vieille femme se souvenait de plein d’anecdotes sur l’évènement. On pouvait même voir dans le public, en y prêtant attention, un de ses professeurs brandissant un foulard multicolore. Elle se tue enfin, quand elle entendit la chanson « Float » du groupe Bush qui servait de musique au générique d’« Une cage pour un seul », l’émission des combats de la mort qui venait de commencer. La mère de Krimo connaissait très bien les programmes télé qu’aimait son fils et elle les respectait en leur accordant un peu d’intérêt.

 

« Bienvenue pour une nouvelle soirée remplie de suspense et de sang… sations fortes ! » Annonçait l’habituel commentateur disjoncté de Death On Live. « Ce soir, on a rendez-vous avec un duel exceptionnel qu’on peut classer dans la catégorie des combats de fou… furieux ! Ce soir, la mort en personne a réclamé le nom du champion de la WWE ! La mort n’est pas très contente, mesdames et messieurs ! La mort mes chers téléspectateurs, s’est décidée à croiser aujourd’hui même, le chemin du grand Lord Haunted ! Qui de vous ne connaît pas Lord Haunted et ses exploits, sa force extraordinaire et son expérience fabuleuse ? Qui oserait contester, ce fidèle combattant des rayons jouets qui prend des poupées pour adversaires ? Se laissera-t-il faire ? Ou refusera-t-il de répondre à l’appel de notre ange noir préféré qui nous a fidélisés grâce à son fair-play et son talent de chanteur ? Restez avec nous ! La mort en direct, c’est dans quelques instants. »

 

Le ring très ordinaire avait pour l’occasion tout simplement été peint en un blanc phosphorescent. Cela mettait en valeur n’importe quelles petites éclaboussures ou taches de sang. L’arrivée de lord Haunted fut spectaculaire. Il portait un nouveau costume pour l’occasion, mais on pouvait facilement l’identifier grâce à ses fameuses cicatrices qui recouvraient son visage et son corps. Pour lui pas la peine de porter de masque sa figure était en elle-même suffisamment monstrueuse. Sa paupière droite qui ne se fermait plus, et la gauche qui ne s’ouvrait guère lui donnaient une allure d’aliéné. Son nez broyé pendait au-dessus de sa lèvre enflée. Quant à sa bouche, elle affichait une moue disgracieuse, marquée par un net décalage entre ses deux mâchoires. Le voir dans cet état pouvait faire pitié, mais il ne fallait pas s’y tromper, ce combattant était redoutable. Ses morsures étaient pires que celles d’un chacal. Jamais, Lord Haunted n’avait épargné un adversaire avant de lui avoir infligé la marque éternelle d’un mal atroce. Il aimait maladivement signer ses victoires en urinant sur les perdants, après avoir terrorisé l’arbitre et les autres intervenants. À l’écoute de « Arials » de System Of A Down, le morceau choisi comme le veulent les coutumes du catch pour son arrivée en scène, on ne pouvait s’empêcher de faire le rapprochement entre le terrible catcheur et l’étrange personnage du clip des System Of A Down. La physionomie, le calme apparent et la démarche assurée des deux créatures étaient en effet du même charme menaçant. Cette atmosphère fit peur à Marina qui ne souhaita en voir davantage et se laissa accompagner par l’Eurasienne vers une autre pièce. Malakalmauth s’était attardé quelques minutes de plus avant de faire son apparition. Encore plus que d’habitude, il devait surprendre son public et son adversaire en surgissant de nulle part, au moment ou l’on ne l’attendait pas. De ce fait, on avait pu écouter jusqu’au bout, la chanson « Cold » de Static X, accompagnée de quelques injures et provocations venants de celui qui se prenait pour le centre du monde, ce maudit Lord Haunted.

 

« Ah ! Te voilà rockatcheur ! Si vous téléspectateur, vous avez vu d’où il a surgit, dites-le-moi ! Car moi je n’y ai vu que du feu ! » Disait en riant le commentateur de Death On Live. « Le catch contre le vrai catch ! Tenez-vous bien ! Ça va faire très mal. Allez monsieur l’arbitre ! Donnez le coup d’envoi ! Pour qu’il puisse la fermer un peu, ce lord Haunted. » Plaisantait-il. « C’est bon. C’est parti ! Lord se jette contre les cordes pour percuter Malak ! Malak est violemment bousculé, mais il ne tombe pas par terre. Malakalmauth lui donne un coup de pied à la cuisse puis au dos. Lord Haunted tient difficilement debout, il se maintient aux cordes du coin du ring. Malakalmauth le frappe du genou à la poitrine. Deux, trois, quatre fois ! Son visage est en sang. Malak le laisse se relever. C’est que le rockatcheur veut jouer un peu et faire durer le spectacle ! Lord Haunted riposte, il frappe Malak avec ses deux poings et se retire très vite en arrière. Cela n’a pas l’air d’avoir ébranlé Malak qui l’attrape… ah ! Ça fait mal ça ! Ça fait très mal ! Lord ne pourra plus utiliser son bras ! Il lui a cassé le coude ! Lord Haunted est par terre. Malak va lui donner le coup de grâce maintenant. Allez ! Qu'est-ce que tu attends ? Tu es très sentimental ce soir ! Qu’est-ce… on dirait qu’il est en train de lui chuchoter quelque chose à l’oreille ? Ah ! Il le prend par le cou, ça c’est bien ! Il le retourne. Chez les imposteurs de la WWE, ils appellent ça la prise du cobra. C’est pour affaiblir ou soumettre l’adversaire, et le pousser à abandonner. Mais Lord Haunted semblait déjà être dans un profond coma avant cette prise ! Malak s’acharne encore sur lui. C’est pour… lui casser la colonne vertébrale ! Aïe ! C’est fini ! Le Lord est dépossédé de son âme. »

 

-                     Place à la musique, souffla Karim. Je vais voir s’ils ont bien mis l’instrumental avec la basse, ajouta-t-il en croisant les doigts.

-                     Alors comme ça c’est déjà fini ! Se fustigea Neipi frappé par la puissance de Sven, le gars sympathique qui était avec eux pendant un mois et qui débordait d’humour et de gentillesse.

-                     Pour Lord Haunted, oui, confirma le bassiste.

La vision qu’elle avait pu avoir de Malakalmauth, d’après le commentateur télé qu’elle suivait de loin, la fit frissonner. Il lui était totalement méconnaissable. Cependant, bien calée dans son canapé elle essayait de se concentrer sur la suite des évènements.

-                     Ah ! Écoute ! Voilà la chanson !

-                     Oui, j’entends la basse, dit Neipi en fredonnant l’air joué par Karim.

-                     Maman c’est moi ! La basse, c’est moi, se réjouissait le Canadien.

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Commentaires : 1
  • #1

    Hakima (mercredi, 09 mars 2011 10:17)

    Là Anouar, je suis étonnée de la tournure des événements!