Chapitre 1

 

Quand il pleut, quand il fait froid et quand il fait nuit, c’est aux pires moments, que l’on appelle d’urgence Clif Deepurp au commissariat central. Cette nuit du dimanche au lundi, il roulait à toute allure, sa voiture grise glissait sur le goudron inondé. Le vieux taco fouetté par des milliers de cordes de pluie, comme un pêcheur indigné fuyant son châtiment céleste, pénétrait routes et ruelles désertes, délaissant loin derrière lui un lit bien chaud et une possibilité de dormir enfin. Derrière les vitres embuées, on distinguait une silhouette courbée au volant du véhicule, les trais d’un visage fatigué, meurtri, manquant terriblement de sommeil. Le policier regarda l’heure sur son tableau de bord, il était 1 h 43. La radio marchait moins bien que d’habitude sur la fréquence de « jurassique rock » la station dédiée aux chansons des années 60 et 70. Mais de « Eldorado » de Neil Young à « Hurricane » de Bob Dylan en passant par « Nights in White Satin » de Moody blues et « If I could » de Simon and Garfunkel, ennuyeuse, la musique ne l’était guère, et tout au long du trajet, l’homme vêtu d’un manteau de cuir noir s’amusait a regarder devant lui, le mouvement rapide des essuie-glaces en essayant d’imaginer qu’ils bougeaient au même rythme que la musique.

 

Le commissariat ouvert jour et nuit se situait au centre-ville au milieu des vieux immeubles délabrés. À part le sous-sol et le Rez-de-chaussée, le bâtiment était plongé dans un noir total, quand la voiture grise métallisée de Clif s’arrêta nette devant son entrée principale. Il ouvrit la portière et la referma aussitôt derrière lui. Il courut jusqu'à la grande porte, évitant les grosses larmes du ciel. L’ambiance habituelle, tendue et malsaine de nature, qui régnait dans ces locaux était, cette nuit là, plus calme, plus sereine, mise à part les sempiternelles sonneries de téléphone. Il s’avançait à grands pas le long du couloir vers le bureau du chef de la criminelle. Il franchit la porte, juste après avoir frappé deux coups, sans se préoccuper d’une probable permission.  

-                      Te voilà ! Entre et ferme derrière toi !

-                      Bonsoir ! Ou plutôt bonjour !  Ironisa Clif.

-                      On a un mort : accident ou meurtre, à toi de voir ! En tout cas, c’est une affaire pour quelqu’un comme toi ! dit son supérieur avec un sourire narquois.

-                      Quelqu’un comme moi ! Un incompétent, c’est ce que vous sous-entendiez ? Ronchonna Cliff en détournant le regard un instant.

-                      Non, mon cher Deepurp, c’est toi le meilleur, la preuve : tu travailles tout seul, tu n’as même pas besoin d’un coéquipier ! ajouta le vieux de sa voix grave.

Il y’avait un an et demi, Clif Deepurp et Marco Tomini formaient un grand duo, très connu pour son efficacité sur le terrain durant de longues années. Mais depuis la mort de ce dernier, une mort jusque-là inexpliquée, Clif était complètement désorienté. Venait s’ajouter à cela son récent divorce et la décision du juge d’accorder la garde de son fils unique à son ex-femme. Difficile était devenu tout contact avec lui, impossible de faire équipe avec quelqu‘un d’aussi perturbé et agressif.

-                     Venons-en au fait ! De quoi s’agit-il ? s’impatienta Cliff, en baillant nonchalamment.

-                     Un mort dans un combat de catch. Le rapport est sur ton bureau, son agent t’attend depuis une heure et demie, il est très en colère. Ne me déçois pas une fois encore ! Cria le boss à l’intention du policier déjà sorti dans le couloir.

 

Clif partit mécontent, le temps de feuilleter le dossier en route, il avait déjà rejoint son poste. Il s’affaissa sur sa chaise en bois. Le taudis qui lui servait de bureau était sombre, mal aéré et l’odeur de cigarette troublait déjà atrocement, ou bien était-ce autre chose, la sérénité d’un gros monsieur trop longtemps assis tout seul. Sans vraiment faire exprès de le négliger, le policier jeta d’abord un coup d’œil au rapport du légiste pour comprendre ou se convaincre de l’intérêt d’une enquête. Il leva lentement le visage et dit :

-                     Vous êtes Robert Greer ? Vous étiez l’agent d’Alex Brooms alias Vampira ?

-                     Oui ! Depuis cinq ans, c’était mon meilleur espoir. J’ai tout vu : le combat était horrible…, balbutia Robert.

-                     Doucement ! Votre poulain a été engagé dans un combat ouvert de catch, sans règles, sans lois où même la mort fait partie du jeu ! Sans doute vous avez mal digéré le simple fait de perdre ! Non ? Demanda Clif en croisant les bras, les coudes sur le bureau.

-                     La défaite ! On en a connu des défaites, croyez-moi ! Ça n’a rien d’une simple défaite ! Regardez par vous-même ! J’ai un enregistrement de la confrontation, dit le pauvre Robert en posant une cassette sur le bureau.

-                     C’est possible de prouver l’intention de tuer même au sein d’un combat. Malheureusement, votre protégé et aussi son adversaire ont tous deux signé ce papier. Le document que j’ai devant moi, accorde une totale immunité et empêche toute poursuite judiciaire après le duel quelques en soit les conséquences ! Plusieurs décès, dans la boxe, l’ignoble art dirai-je, ont hélas étaient considérés futiles !

 

            Clif n’eut pas besoin de beaucoup de temps pour classer rapidement le dossier et renvoyer l’homme attristé et déçu chez lui. Il passa au bureau du chef, avant de quitter le commissariat, sans doute pour le remercier de l’avoir convoqué par un si mauvais temps, pour une affaire qui pour le moins que l’on puisse dire n’en était pas une. Son supérieur en avait bien sûr profité pour le sermonner et lui rappeler certains détails très importants dans le rapport du légiste où il y avait une petite phrase qui mentionnait que c’était le vingt-septième cas similaire de décès, que c’était tous des catcheurs du même club et surtout, qu’ils avaient été tous terrassés par un seul et unique lutteur, et que l’inattention et parfois l’orgueil font que l’on passe à côté du plus important.

Clif Deepurp au volant de sa voiture

La nuit expirait lentement, il pleuvait toujours quand le policier regagna sa voiture. Sur le siège d’à côté, le sommeil y était déjà installé tel un vieux passager, en grand fidèle de ce voyage nocturne. La radio, héritage de Marco, était tout ce qu’il y avait d’intéressant dans la vie morose de Clif Deepurp. « Dont leave me now » de Supertramp, « When the music's over » des Doors, « Comfortably numb » des Pink Floyd et « Aqualung » de Jethro Tull, des chansons qui accompagnèrent le nouveau mélomane jusqu'à chez lui ou seulement jusqu’au garage de sa voiture où il vivait depuis un an, dans une pièce d’une vingtaine de mètres carrés au premier sous-sol de la plus infâme des citées HLM de la banlieue sud de la métropole. Comme la mère de son fils avait souhaité continuer de loger dans leur ancienne maison, Clif se retrouva à la rue avec son salaire diminué d’une pension alimentaire. Il se contenta d’aménager avec sa bien-aimée à quatre roues au seul endroit que lui permettaient ses moyens.

 

            Dormir était la seule chose qui tentait Clif une fois rentrée dans sa tanière. Son véhicule prenant toute la place en bas, il restait juste un mètre sous le plafond pour une mezzanine bricolée tant bien que mal où étaient installés un lit, une étagère de fortune et un petit poste de télévision qui lui rappela tout de suite qu’il fallait voir la vidéo du combat. Il se dépêcha de sortir la cassette de sa poche de manteau et la mise dans le magnétoscope. Il s’allongea enfin pour la regarder. Il fut étonné, même sidéré par ce qu’il vit. Clif n’en revenait pas ! Le combat avait duré deux minutes ! Il rembobina plusieurs fois, s’approcha du petit écran et monta le son dès que le gagnant des deux catcheurs se mettait à chanter du rock directement après sa victoire époustouflante. C’était difficile pour le policier d’assimiler des paroles de black métal ! Mais il s’empressa instinctivement de prendre en notes quelques informations du document audio-visuel :

 

La chaine : Death on live. (Le câble)

Émission : Une cage pour un seul. (22 h)

Vampira/ Malakalmauth.

Lieu : Le Funérarèna Club.

 

Manquaient seulement les paroles de cette musique étrange avec toute cette violence dans le rythme, toute cette rage dans la voix, se disait Clif soucieusement en glissant le petit papier dans sa poche, avant de se laisser choir sur son matelas en mousse, pour regagner finalement les bras de Morphée.

 

            Le soleil n’avait aucunement accès au garage de location de Clif, alors qu’un jour nouveau s’était déjà levé. Un temps beau et dégagé annonçait un bon début de semaine où comme chaque matin à neuf heures tapantes, le policier sortait sa voiture de chez lui, et se dirigeait vers son lieu de travail. Inutile de décrire le commissariat au milieu des heures de boulot, agitation, vacarme… Clif se devait de se frayer un chemin dans la foule pour accéder à son bureau.

 

-                     Borton ! Suis-moi s’il te plaît, j’ai besoin du coup de main d’un grand amateur de rock comme toi, disait-il avec un grand enthousiasme dans la voix.

-                     Qu’y a-t-il, monsieur Deepurp ? répondit le jeune policier stagiaire en gambadant dans le couloir étroit franchissant la porte entrebâillée

-                     J’ai une chanson dont j’aimerais avoir les paroles, c’est celle d’un catcheur masqué…

-                     Je la connais, coupa le stagiaire, ces paroles sont disponibles sur le net, sur le site web de Malakalmauth.

-                     Et il a un site aussi ! Fais-moi immédiatement un rapport sur ce crétin, je veux tout sur lui et n’oublis pas les paroles, c’est très urgent ! Cria Clif de sorte que le jeune policier déjà loin puisse l’entendre.

 

Les investigations du stagiaire furent rapides, plusieurs données nouvelles venaient ajouter un brin de sérieux à cette affaire. Le site était régulièrement visité par des centaines de milliers d’internautes sûrement assoiffés d’horreurs et de sang que leur procuraient assidument les quelques centaines de vidéos diffusées et rediffusées directement, pendant et après les combats. Par contre, aucun moyen d’entrer en contacte avec Malakalmauth, et absence totale d’information d’ordre personnel sur lui. Quant aux paroles de la chanson, elles restèrent très vagues.

 

Terre soulagée.

Remercie le fossoyeur !

 

Cris ! Pleurs !

C’est ton heure.

Œil pour œil !

Dernier clou dans ton cercueil

Et j’en ferais mon deuil.

 

Disgracié !

Aucune pitié.

Mortels !

Votre châtiment éternel.

Long feu à ma haine charnelle !

 

Paternel de ta mort.

Et dans mon livre d’or.

Tu n’es que 327e

 

Chantons pour cette âme !

Pour apaiser ses flammes.

Justice ce soir !

Victoire !

Gloire !

Épaisse fumée noire.

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Commentaires : 7
  • #1

    Sarah (lundi, 18 janvier 2010 05:32)

    Je ne m'attarde pas dans mon com, je vais lire rapidement la suite...
    jusqu'au bout

  • #2

    jean-philippe (lundi, 18 janvier 2010 21:05)

    c'est du superbe!!! vivement la suite

  • #3

    Elise (samedi, 23 janvier 2010 20:39)

    J'aime beaucoup ce style trés noir , une vérité criante... Je vais m'attacher à la lecture de ce roman. Que de trésors nous découvrons ici; merci pour le partage et bonne continuation

  • #4

    Abdelhamid (samedi, 20 mars 2010 20:03)

    Qu'un marocain puisse ecrire comme ça et une hidtoire pareil c'est trés beau et ça nous rend trés fier:::

  • #5

    abdlghani (mardi, 20 avril 2010 11:18)

    un peu glauque le titre,nom?

  • #6

    michele.wery@hotmail.com (lundi, 16 août 2010 21:06)

    il me semble passionnant ce livre.j'ai lu 1er chapitre

  • #7

    Sami (jeudi, 07 juin 2012 21:21)

    très belle histoire, ça m'a crevé les yeux , mais ce roman m'a bcp plu..bravo